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Les veuves de verre, Alexis Gloaguen

 Entre août 1992 et janvier 1995, Alexis Gloaguen entreprend des voyages professionnels à Boston, New York, Atlanta, San Diego, Charlottetown, mais aussi à Ottawa, Montréal, Toronto. Il vient de s'installer avec sa famille à Saint Pierre et Miquelon, où il restera 18 ans, pour diriger le Francoforum, organisme destiné à promouvoir et à enseigner la langue française, suite au moratoire interdisant la pêche à la morue. Durant ces séjours en Amérique destinés à convaincre de potentiels clients, il mène en parallèle une vie de poète...

 

"Les villes canadiennes se percent à jours en deux heures.On s'oriente vite d'après leurs angles droits, même s'il y a plus de subtilité qu'on ne croit en ces rubans, perpendiculaires ou parallèles, qui épousent les courbes du terrain. On peut s'y livrer à des promenades négligentes sans s'y perdre, mettant le corps en pilotage et le rêve aux commandes." (p.36)

Alexis Gloaguen flâne,  de rue en rue, de ville en ville, les saisit par son écriture poétique, et nous rend leurs lumières, leur banalité, leur humanité trop avide d'argent, sacralisé en "quartier de banques noires, ce reliquaire", (p. 50). Les tours de verre dégagent une aura bien au-delà de leur fonction économique première. Leur architecture dévoile des formes de coquillages absorbant toutes les lumières, du jour et de la nuit, du soleil, des nuages, des néons et des phares de voitures, des bureaux et des appartements. Boston, New York, Toronto, Ottawa, Atlanta, les veuves de verre éblouissent de leur corps en miroir lumineux, vues du sol ou depuis les airs. D'un avion, les paysages se déploient de façon géométrique, champs cultivés en damier couturés par les routes, tantôt brouillés par la brume ou les nuages, zébrés par les méandres d'un fleuve ou d'une rivière.

La simplicité des plans urbains, l'horizontalité des villes percées par les gratte-ciels, faites de briques, d'aciers, de béton et de verre, autorise néanmoins la nature à s'y inviter. L'océan, les rivières, oiseaux, arbres se mêlent discrètement aux paysages urbains. L'écriture se fait alors poésie naturaliste:

"Le rouge des cornouillers monte des sarments vers les feuilles, les envahissant d'une crue de couleurs chaudes. Une brûlure s'étend qui les laisse peu à peu dépouillés. La transparence rose des érables s'évapore au-dessus des toits de cuivre." (p.36). "Un grèbe jougris en plumage d'hiver longe la côte et réussit un saut prodigieux, geste de pur style, avant de piquer l'eau à la verticale..." (p.(57) 

"Je retrouve des paysages de fées, mais à l'humanité de fer." (p.60) Comment l'auteur se définit-il?

"Le seul bien qui m'appartienne comme un reflet est dans l'écrit...Et l'écriture poétique devient le signe d'une permanence légère qui me définit...Je ne désire plus qu'une chose: avoir, comme tout homme, une ombre qui se confonde avec un talent." (pp.91-92). 

Son ombre, anamorphose inséparable de lui-même plaquée au sol et dissimulée au regard et à la froide rationalité des obligations professionnelles, ainsi qu'aux errances vaines, les transforme en poésie vivante, prompte à se manifester dans l'écriture, quand elle surgit, au bord d'un fleuve, dans une chambre d'hôtel, dans les aéroports, dans un bar à la nuit tombée. Là, il écrit, sur un coin de table, assis sur un muret. Elle vient des visages, des paysages, des couleurs du ciel, d'un rien, du dérisoire. Ou bien elle jaillit au hasard de l'écriture, de la musique des mots, dans une profusion de sons qui font vibrer la lumière. Elle est au cœur de l'écrivain, un mode de vie, un mode d'être. Ses réflexions nous emmènent au cœur du processus, dans l'écriture ininterrompue qu'il faudra couper, élaguer, dans les lectures dont il ressort des étincelles à prolonger. Elles lui donnent légèreté et allant, loin de la fatigue née du sérieux de son travail, "tellement certains souvenirs agissent en maladie mortelle" (p 73).

Secrètement, Alexis Gloaguen tisse son bonheur par la poésie, et change une ville et ses tours en lumières grésillantes de beauté.

 

Alexis Gloaguen, Les veuves de verre, récits, Maurice Nadeau, 2010.

Pour aller plus loin, lire l'entretien avec l'auteur en cliquant sur ce lien: http://papalagi.blog.lemonde.fr/2010/03/15/entretien-avec-alexis-gloaguen-les-veuves-de-verre-maurice-nadeau/

 

 

 

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