Halifax, Denver, Vancouver, Toronto, Winnipeg, Ottawa, Louisville, Charlottetown, Anaheim, New York, sont les villes où Alexis Gloaguen a séjourné en 1995/1996. De ses séjours probablement professionnels, il tire la moelle de sa prose poétique, revendiquée comme une nécessité absolue et clandestine, pour ne pas être irrémédiablement étouffé par "la mystique de l'argent (p.20)", "les discours ordinaires, les banalités sérieuses (p.39), les discours bien orchestrés" (p.41), les postes à prestige qui donnent "l'illusion d'importance" (p.64).
"A force d'être les émissaires de structures qui nous dépassent et d'organiser nos discours pour obtenir sans choquer, ne risquons-nous pas d'y perdre notre pensée? La prise de parole diplomatique, comme la politique ou la militante, implique un abandon du "je". Elle suppose que la conviction profonde reste immergée, entretenue dans un palais de glace. Mais, hors d'atteinte et protégée des autres, existe-t-elle encore? Cette mise en berne de la liberté n'amènera-t-elle pas un étiolement des idées du fait que seule une langue officielle nous traverse? Que pense un ambassadeur, petit ou grand, lorsqu'il ne travaille pas? Ne risque-t-il pas de se retrouver sans l'ombre de lui-même, pure chambre d'échos, sans révolte, sans germinations troublantes? Du regard il pourrait mesurer, un jour, une étendue d'intelligence et de vide." (pp. 79-80)
Pris ainsi dans l'obligation du discours formaté, Alexis Gloaguen porte un regard désenchanté sur le monde, dont il entrevoit la dégradation, et en subit les agressions, les attaques, qui le fragilisent toujours un peu davantage. Et l'inéluctable temps qui passe, et son cortège de maux qui affaiblissent sa mémoire et sa résistance, forment tout ensemble "ses démons". C'est alors qu'il trouve en l'écriture et la poésie sa part de folie qui le maintient attentif au monde, à sa beauté, grandiose ou minuscule. Elles sont sa drogue, sa respiration, qui lui permettent de ramener les autres et les choses à leur juste mesure. "On se laisse parfois glacer par la petitesse des autres...En faiblesse, nous voilà saisis d'angoisse quant aux issues à trouver." (pp. 10-11)
Qu'est donc au fond cette écriture, si vitale pour lui? Quels en sont les matériaux?
Un crayon, un carnet, des papiers froissés. Il peut écrire n'importe où, à la table d'un café, dans la rue, sur un banc. A l'hôtel. L'écrivain se sait invisible au contraire des autres artistes. Se nourrissant des objets, des visages, des presque riens. De l'immensité des villes, de ses gratte-ciels comme des oiseaux. C'est une échappée, un plaisir, qui révèlent les miracles et les beautés. "Tirer la sève du moment, le suc d'un élan qu'on imprime....Electrifier la vie vers une poésie sauvage" (p. 27). Si l'écriture se vit dans l'urgence, elle a aussi ses résistances, qu'elle trouve dans l'objet à saisir ("New York reste rebelle au regard rapide, à la révélation facile, à la description juste." p.120), ou bien dans les mots et les phrases déjà prêts à l'emploi. Il faut alors inventer et construire. Alors que la langue étrangère, moins maîtrisée, se prête d'emblée à sa musique, la langue maternelle oblige l'écrivain à l'explorer pour en faire jaillir le sel poétique.
Les villes en sont le matériau, et ainsi contenue, l'Amérique du nord. Leur espace infini est fait d'élancements de verre, de briques et d'acier, comme des "digues de ciel", des miroirs en cristal vertigineux. Par contraste, à Ottawa, les jonctions entre les édifices sont noircis de goudrons, des pans de murs en brique sont à nu. Loin des centres, les rues sont négligées mais y vivent les vrais habitants. Louisville se découpe autour du fleuve en des quartiers nettement découpés selon la catégorie socio-professionnelle et "raciale" des habitants. Autour de Los Angeles, les étendues urbaines sont traversées par des échangeurs et des autoroutes qui filent la métaphore du destin, imparable, où les voitures filent avec, au volant, des conducteurs invisibles qui roulent le longs de terrains vagues et d'immenses panneaux publicitaires.
De ces périples de métropoles en aéroports, naissent des réflexions sur la société Américaine: leur conception de la liberté, de la spiritualité, enserrées dans le matérialisme économique, apparaissent dans l'architecture des aéroports ou dans celle, prodigieuse, de la cathédrale d'Anaheim.